Une des premières frises de l'histoire du climat conduisant en longue durée à l'histoire immédiate.
2006 : Al Gore sort An Inconvenient Truth, documentaire basé sur l'étude de carottes glaciaires sur 650'000 ans
1992 : (presque) tout est écrit... en vain ?
En 1992, je rédigeais la séquence 14. Il n'y a qu'une seule Terre ! du manuel Histoire 3 (Editions Fragnière, Fribourg) à l'usage des classes de 3e secondaire (11e Harmos actuelle). J'y brossais à grands traits l'évolution du concept d' “Environnement” tout au long du 20e siècle et celle d'une “Terre malade de l'homme” suite aux effets d'une industrialisation sans limites. Perte de la biodiversité, catastrophes climatiques... tout était déjà dessiné. Le premier rapport du GIEC (1990) projetait dans les grandes lignes, avec les moyens et les méthodes de l'époque, sans beaucoup d'écart avec les données actuelles, ce qui devait inéluctablement se passer sans contrôle des émissions de gaz à effet de serre.
Ma petite séquence proposait pour les écoles une prise de conscience en même temps que les mesures permettant d'enrayer les effets du réchauffement climatique d'origine anthropique, cumulés à ceux d'un cycle naturel d'optimum climatique. Je me fondais alors sur les recherches des sciences de la Terre et de leurs expertises des années 1970-1980, notamment celles des travaux pionniers des glaciologues suisses.
Tout ce qui est annoncé dans ces six pages se déroule désormais sous le regard éberlué de ceux qui reléguaient l'écologie au rayon de l'utopie ou de l'excès. A une nuance (de taille) près : tout se déroule plus vite, avec des effets démultipliés.
Les 'Trente Glorieuses' et leurs quarante suivantes, moins «glorieuses» mais tout aussi polluantes, correspondent à une période d'essor industriel incontrôlé, par technologies toujours plus performantes, au profit des régions s'industrialisant en surexploitation de celles qui ne le peuvent pas ou peu, pour une élévation sans précédent dans l'histoire des niveaux de vie de la part favorisée de l'Occident, sans réduction des inégalités économiques, bien au contraire, souvent sans égard pour la sécurité ou la santé des travailleurs exposés, au prix d'un bouleversement environnemental aux conséquences dramatiques, en omission complète du simple fait qu' Il n'y a qu'une seule Terre !
Et cela en toute connaissance de cause : les rapports de grandes multinationales concluant à l'impact de l'industrie sur l'homme et le climat sont occultés ou détournés, alors que ceux issus des milieux scientifiques, depuis les années 1970 (Meadows... GIEC... ), sont dédaignés, dénigrés, sinon déniés, tout en étant en principe agréés par la grande majorité des Etats auxquels ils sont en priorité destinés.
La catastrophe devenant évidente, les pouvoirs se targuent de parer aux menaces par des mesures techniques, proclament en faire bien assez au nom du sacro-saint pouvoir d'achat des électeurs. Que se passera-t-il lorsque les effets du plus grand changement climatique de l'ère humaine, s'il n'est pas régulé, se déploieront dans toute leur ampleur, avec un point de bascule inévitable avec un mauvais cap ?
Le cas du pays le plus riche du monde
Le 9 février 2025, le peuple suisse se prononce sur une initiative constitutionnelle déposée par les Jeunes Verts-e-s Suisses demandant à la Confédération et aux cantons d'assumer dans un délai de dix ans la conservation des bases naturelles de la vie par des mesures acceptables socialement, assumées par le parlement.
Petite par sa taille (0,1 % de la population mondiale) mais grande par son économie (20e PIB mondial en 2024, proche de la moitié de celui de la Russie), la Suisse et son activité industrielle et commerciale fortement internationalisée porte une grande responsabilité avec un levier d'action au moins 15 fois supérieur à celui de ses propres émissions. Elle dispose de moyens financiers en proportion pour des mesures urgentes socialement acceptables qui devraient faire figure d'exemplarité : “Il n'y en a point comme nous !” clament en choeur les Suisses persuadés d'être d'authentiques descendants de Guillaume Tell.
Pourtant, les 2 degrés de RC global sont dores et déjà inéluctables et la France, pour des latitudes analogues à celles de la Suisse, table même sur un impact local de 3-4 degrés sans une réaction drastique urgente. Pour éviter un RC à 3 degrés - les dernières projections envisagent d'ailleurs les 5 degrés, lorsqu'on tient compte des contingences géographiques alpines de la Suisse -, seuil aux effets inimaginables lorsqu'on considère les aperçus dramatiques actuels à 1,4 - 1,6 degré. Il ne reste donc qu'une dizaine d'années selon les rapports scientifiques agréés par la communauté internationale pour éviter un basculement irréversible. C'est bien la conscience de ce défi - désespéré ? - qui a motivé l'initiative des Jeunes Verts-es.
- La droite (dont fait partie l'ancienne démocratie chrétienne rebaptisée Le Centre), largement majoritaire au gouvernement suisse depuis 1848 - à moins de tenir les radicaux comme un parti de gauche au 19e siècle -, annonce qu'une acceptation entraînerait un effondrement de l'économie nationale dont le niveau serait ramené à celui de l'Afghanistan. Les communiqués des partis bourgeois sont relayés par les rubriques d'opinons de la presse quotidienne : « On en fait déjà beaucoup... C'est prévu pour 2050... Même en réduisant notre impact carbone à 0, ça n'équivaudrait qu'à la suppression de deux centrales à charbon allemandes ou chinoises... Taxer les super riches ce serait signer leur départ du pays avec leurs entreprises... Les donneurs de leçon ça suffit... Ces jeunes nous font perdre notre temps avec leur intiative irréaliste... Ils abusent de la démocratie... » Argument massue : « Si les buts de l'initiative sont louables, et d'ailleurs déjà poursuivis pour 2050, ses effets en revanche entraineraient une grosse perte de pouvoir d'achat ». C'est largement suffisant pour engendrer un raz de marée de NON. La pensée spontanée liée aux intérêts immédiats de l'économie l'emporte aisément dans l'électorat sur les raisonnements empruntés aux sciences de la Terre et visant l'intérêt général en longue durée. La perspective d'un prix à payer proportionnel à l'insuffisance de l'action n'entre guère en ligne de compte pour ceux qui reportent la catastrophe aux calendes grecques sans s'interroger sur leur responsabilité : l'utopie pour masquer le déni, c'est l'attitude classique des camps conservateurs, partout en Europe.
- Les Jeunes Verts-e-s Suisses, bien loin de donner des leçons, offrent plutôt au peuple suisse la possibilité de se déterminer sur une politique climatique responsable, proposée pour préserver in extremis ce qui reste de la biodiversité et de la sécurité économique et sociale des populations, cas rare dans les démocraties libérales. Le Royaume Uni, par exemple, s'est engagé à une réduction d'au moins 81% de ses émissions carbone pour 2035 sans qu'aucune consultation populaire n'ait été nécessaire. Les Jeunes Verts-es ont lu les rapports des scientifiques. Tel celui du GIEC établi par 30'000 scientifiques désintéressés du monde entier, rapport agréé par 190 pays, donc faisant autorité plus que n'importe quel lobby ou groupe d'intérêt. les Jeunes Verts-es suisses ont alors rédigé l'initiative en tenant compte de leurs conclusions (voir plus bas). Le titre d'un grand quotidien romand “Les Jeunes Verts-es renvoyés à leurs études” inverse les rôles : renvoyer aux études signifie que la question n'a pas été suffisamment examinée. Or ce sont justement les Jeunes Verts-e-s qui l'ont étudiée, plus que n'importe quel autre groupe politique, qui se sont référés aux rapports scientifiques sans céder à la facilité des raisonnements spontanés, simplificateurs, qui dédouanent de toute responsabilité dans les effets du RC et flattent la corde sensible de l'électorat en dramatisant et en radicalisant.
Pour s'en convaincre, il n'est que de consulter les quelques extraits placés au-dessous de l'image qui suit, tirés de centaines de pages et d'infographies (extraits un peu plus large dans le fichier joint à télécharger) : le minimum du minimum pour une citoyenne ou un citoyen soucieux de se forger une opinion éclairée (en espérant que ce ne soit pas trop tard ! ) et surtout pour les partis, gros influenceurs de leurs électorats par communiqués et injonctions. On lira aussi plus bas, justement, comment je reprends l'argumentaire d'un grand responsable politique libéral.
Annonce des résultats : le désarroi de celles et ceux qui auront à endurer en priorité, avant leurs propres enfants, les conséquences dramatiques d'un effet de serre et d'une perte de la biodiversité que leurs aînés n'auront pas su maîtriser à temps. Et alors qu'ils ont étudié très sérieusement la question pour rédiger leur initiative, ils sont renvoyés à leurs études (Le Temps, 10 février 2025).
Synthèse du sixième rapport du GIEC - Résumé aux décideurs (20/03/2023)
https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2023/05/Rapport_SYR_AR6_v1.pdf
« Les engagements pris par les États avant la COP26 restent bien en-deçà du nécessaire pour limiter le réchauffement à 1,5°C. Pour ce faire, une diminution drastique et immédiate des émissions d’ici 2030 est indispensable. Les engagements pris par les pays avant la COP26 (en 2021) nous conduiraient vers un réchauffement d’environ 2,8°C à l’horizon 2100. Les politiques mises en œuvre en 2020 nous amèneraient quant à elles à un réchauffement de 3.2°C. Bien que de nombreux pays ont annoncé leur intention d’atteindre une forme de neutralité carbone vers 2050, les outils pour y parvenir restent largement inexistants.
Les objectifs de limiter le réchauffement à 1,5°C et même à 2°C restent inatteignables avec les mesures actuelles. La limite des +1,5°C va probablement être franchie d’ici 2035. Réduire les émissions de gaz à effets de serre diminue la probabilité d’emballement du réchauffement du climat. De nombreux écosystèmes atteignent leur limite d’adaptation dès +1,5°C, comme les récifs coralliens, certaines forêts tropicales, les zones humides côtières, ainsi que les écosystèmes polaires et de montagne. Un maintien jusqu'en 2030 des émissions de CO2 à leur niveau de 2019 épuiserait le budget restant pour +1,5°C et consommerait le tiers du budget +2°C. De fait, il est nécessaire de réduire drastiquement et immédiatement les émissions de GES dans tous les secteurs avant 2030.
Au contraire, le report de ces mesures accentuerait le réchauffement planétaire, réduirait les capacités d’action et augmenterait les dégâts. Pour accélérer l'action climatique, il est possible de mettre en place des réformes fiscales, financières, institutionnelles et réglementaires intégrant les mesures climatiques aux politiques macroéconomiques. Par exemple, il faudrait permettre un meilleur accès aux financements des infrastructures et technologies à faibles émissions dans les pays en développement. Les volumes financiers mondiaux permettent amplement de faire face aux besoins, sous réserve que les pays riches aient la volonté de soutenir les pays plus pauvres. Pour l'instant, les promesses de transférer 100 milliards de dollars par an n’ont pas été tenues. »
La Suisse “pays le plus riche” taxée "médiocre 21e" au classement climatique par pays : derrière le Maroc et l'Inde
https://www.rts.ch/info/sciences-tech/environnement/14536368-la-suisse-classee-mediocre-21e-au-classement-climatique-par-pays.html# Sciences-Tech Publié le 8 décembre 2023 à 11:41
« La Suisse est notamment devancée par les Philippines, l'Allemagne, le Maroc et l'Inde. Ce résultat montre clairement que les efforts fournis sont insuffisants et classent le 20e PIB du monde parmi les cancres sur les questions climatiques.
Le oui massif en faveur de la loi climat en juin 2024 montre pourtant que la population appelle de ses voeux une politique nettement plus ambitieuse. Comment comprendre la décision de la Confédération de retarder l’application de ce texte ?
Greenpeace notamment a demandé que la Suisse réduise ses émissions d'au moins 60% sur son territoire d'ici à 2030, au lieu des 34% actuellement prévus. L'ONG estime que la Suisse "abuse des astuces comptables depuis des années pour enjoliver ses efforts climatiques. Son modèle reposant sur la compensation carbone constitue un oreiller de paresse. La Confédération devrait en outre s'engager davantage à l'étranger.
Climat : la Suisse, un acteur qui compte
https://www.economiesuisse.ch/fr/articles/climat-la-suisse-un-acteur-qui-compte
La nouvelle étude de McKinsey, réalisée en collaboration avec EconomieSuisse et le WWF, montre que la Suisse, en tant que place économique et financière internationale (20e PIB en 2024, soit le tiers du PIB français ou près d lla moitié de celui de la Russie), joue un rôle décisif dans la lutte contre le changement climatique. Grâce à son économie mondiale performante, elle peut influencer un volume d’émission bien supérieur à celui occasionné sur son territoire. Si on tient compte des émissions liées aux importations et de celles directement contrôlées par les entreprises depuis la Suisse, ainsi que les émissions liées aux flux financiers en provenance de Suisse, le pays dispose d’un levier de 14 à 18 fois supérieur, voire plus si on tient compte d’autres activités comme les investissements dans des obligations d’État. »
La Suisse vénère les ultra-riches sans leur demander de compte
On pourrait ajouter que si la Suisse est accueillante envers les riches étrangers auxquels elle accorde des statuts fiscaux privilégiés - avec un apport estimé à 0,2 % du PIB pour l'économie du pays dont 700 millions d'impôts (2022) -, alors que leurs pays d'origine, là où ils ont tiré leur fortune, sont privés d'importantes contributions, quelle est la «chance» de les voir partir, à l'instar de leurs homologues autochtones, “en masse”, sous d'autres cieux ? A part quelques paradis fiscaux où ils leur serait d'ailleurs difficile d'établir leurs entreprises ou leurs affaires, la plupart des pays environnants les taxeraient bien plus lourdement. Jusqu'à 70 % en France par exemple sur leurs revenus - en Suisse 22% maximum dans les cantons paradis fiscaux proches de Zurich - ou 50 % sur un héritage à partir de 13 millions en Allemagne pour un héritier en ligne directe qui ne fait pas de donation - en Suisse 1,4% en moyenne pour les 100 milliards transmis en 2024 -. Même dans le cas d'une contribution de solidarité pour le climat. Restait l'initiative des Jeunes socialistes en votation fin novembre 2025 envisageant 50 % de taxation à partir de 50 millions d'héritage pour contribution à la lutte contre le RC. Elle sera balayée au prétexte que son acceptation aurait entraînét la faillites des PME et l'exil des gros héritiers assimilés globalement à des entrepreneurs, négligeant que seuls 8% d'entre eux appartiennent à la catégorie visée par une loi dont ils pouvaient aisément se dédouaner.
On trouvera plus bas l' «Opinion» pour laquelle le quotidien Le Temps m'a sollicité en guise d'ouverture de sa série de juillet 2025 consacrée précisément à cette question cruciale.
Ou alors, pressé ou peu intéressé, on peut au moins aller là :
Quel climat en Europe pour 2050 ?
https://images.cnrs.fr/video/7348
... à condition d'avoir le courage de regarder ce qu'attend la Terre - ses occupants - si les mesures urgentes préconisées par le GIEC tardent.
En 1945, 70-90% d'imposition sur les gros revenus pour la reconstruction. En 2025 pour l'éviter ?
La dernière grande crise structurelle analogue à celle que nous vivons, du point de vue de l'impact de la contribution fiscale sur sa résolution, était celle de la 'reconstruction' d'après guerre. Les USA, l'Angleterre ou la France par exemple, contrairement à la Suisse, taxaient alors les plus gros contribuables à hauteur de 70 voire 90 % de leurs revenus en impôts de solidarité. Avec l'immense crise actuelle, climatique - elle aussi causée par l'homme -, il s'agirait d'investissements - donc d'une économie sociale de marché, comme en 1945 - pour des mesures techniques accélérées visant à réduire les émissions de CO2 notamment, à partir par exemple de prélèvements fiscaux citoyens, momentanés, suportables. Contributions d'autant plus légitimes qu'elles proviendraient de ceux qui portent une responsabilité majeure dans les bouleversements liés au réchauffement climatique : entre 1990 et 2019, 1 % des plus riches - 77 millions de personnes dont 5 % résident en Suisse (73 % sont étrangers) - qui contrôlent par ailleurs 43 % des actifs financiers mondiaux, ont émis deux fois plus de carbone que la moitié la plus démunie de l'humanité (1).
De quoi éviter les énormes pertes de pouvoir d'achat annoncées comme inéluctables par les opposants à l'initiative, et sans hypothéquer la question sociale de la résolution des impacts climatiques contemporains. Inutile de dire que sans l'autorité qui était celle des pouvoirs publics de 1945, une telle solution relève de l'utopie. D'autres scénarios sont envisageables comme l'adoption de la fameuse taxe sur les transactions monétaires internationales, source de justice fiscale, redoutée par les milieux financiers pour le contrôle des changes qu'elle impliquerait.
En 1945, il n'y avait pas de choix : il fallait reconstruire après la catastrophe. En 2025, la catastrophe est amorcée mais il y a le choix d'éviter qu'elle ne s'accomplisse. Sauf qu'en ayant trop tardé, en Suisse particulièrement d'après les rapports internationaux, l'urgence s'impose. Politiquement, lorsque la droite au pouvoir est liée à des puissances privées à courte vue, le RC ne sera pas enrayé à temps : les dégâts et les coûts en seront d'autant plus démesurés. Tout ce qui rend les lendemains de nos enfants guère enchanteurs.
(1) Rapport Égalité climatique: une planète pour les 99% basé sur des recherches de l’Institut de l’environnement de Stockholm (SEI) : https://www.oxfamfrance.org/communiques-de-presse/inegalites-climatiques-les-1-les-plus-riches-emettent-autant-de-co2-que-deux-tiers-de-lhumanite/
Un mètre de documentation sur l'évolution du climat dans ma bibliothèque, rassemblée depuis mon premier intérêt pour ce sujet majeur lorsqu'on me demandait de rédiger
' Il n'y a qu'une seule Terre ! '. J'en ai même eu beaucoup plus dans mon bureau à l'Université de Fribourg, non sans en avoir consulté bien davantage encore sur le sujet depuis 40 ans.
Face à la première photo connue du glacier du Rhône (voir plus bas), alors à son maximum d'extension en 1850 à la fin de la 'Petite ère glaciaire', je doutais que l'industrie ait déjà un impact au démarrage des replis glaciaire.
A force de lectures et de recherches, je me suis rendu aux conclusions des historiens du climat en longue durée : l'effet du cycle contemporain d'optimum climatique se cumule à celui plus fort encore de l'activité humaine. Je suis donc sorti, au moins sur ce point, de l' 'idiotie' ('particularité', en grec).
Ou directement sur le site du Temps (pour les abonnés) :
Une 'Opinion' dans Le Temps qui corrige l'argumentaire libéral
Le Temps m'a donc sollicité pour ouvrir sa série consacrée en juillet 2025 à la question des gros héritages, de l'impact carbone de leurs bénéficiaires et de la contribution qui leur serait demandée pour le compenser en cas d'acceptation de l'initiative des Jeunes socialiste (en votation en novembre ou décembre 2025). L'article peut être téléchargé ci-dessous.
Peu de contributions ont traité de front la question de l'initiative : 'Taxation des gros héritages et contribution aux compensations carbone liées'. Les articles des milieux de la droite libérale ont avancé leur argumentaire classique que je reprends dans ma contribution à partir de l'opinion du vice-président du parti libéral-radical suisse, émise le 6 mars 2025 déjà, dans Le Temps. Des historiens ont fait l'histoire de l'héritage et exposé le cas français, Bertrand Piccard a fait l'éloge de ses testateurs familiaux scientifiques dont il n'a reçu aucun héritage matériel... Impossible d'évoquer ici chacune des 10 contributions d'une série très révélatrice de la diversité des opinions sur un tel sujet.
'Le bonheur en héritage'
d'un gros héritier voué à transmettre un très gros héritage
Il y a cependant une contribution qui mérite particulièrement attention : celle de l'écrivain primé, homme d'affaires et mécène, Metin Arditi, très médiatisé, auquel Le Temps ouvre régulièrement ses colonnes, pour une petite rubrique sur le temps qui court, ou, plus longuement, récemment encore (2025), sur la question brûlante Israélo-Palestinienne. Un sujet sur lequel on peut suivre ses analyses, riches d'un héritage culturel double, voire triple, sur lequel l'écrivain ne revendique dans son papier aucun mérite. Détournant habilement la réplique du rusé Figaro au Comte Almavira, il avoue sur ce point ne s'être « que donné la peine de naître ». Un héritage n'est qu'une charge, non pas un objet de respect ou de fierté conclut l'auteur du plus multiculturel des thrillers historiques : le Danseur oriental (2025).
En titre du papier, l'héritage s'affiche pourtant comme source de bonheur. Serait-ce le bonheur découlant d'un héritage matériel ? M. Arditi l'aurait-t-il lui aussi acquis en ne se donnant que la peine de naître?
Le papier ne souffle mot de l'immense fortune familiale héritée d'un père commerçant chef des jeunesses socialistes autrichiennes, fortune amplifiée par des activités de promotions immobilières et de commerce international, fortune estimée entre 800 et 900 millions (Bilan) après un doublement obtenu au terme d'une monumentale opération immobilière à Genève en 2020., comme on le verra.
Des débuts dans la condition modeste d'un élève studieux en institut privé, une formation de physicien en hautes écoles... tout est montré, glorifié... (en ligne aussi, jusqu'à la suite du plus luxueux des palaces parisiens, louée à l'année, théâtre d'une destinée dorée, médiatisée)... mais donc sans rien, dans l'article, sur le rapport entre «charge» et héritage matériel, rapport pourtant si bien déterminé pour l'héritage culturel.
Au nom de l'emblématique parabole biblique que célèbrent également, de leur côté, les protestants comme clé de l'essor économique de l'Occident, marque d'une élection divine, celle de l'héritier béni pour avoir fait fructifier sa richesse, l'initiative «populaire» (!) des Jeunes socialistes est vouée aux gémonies et déformée : « 50% des grandes fortunes seront confisquées au risque d'ébranler la sécurité du droit », assure le quasi milliardaire. On est rassuré : si seule le sécurité du droit est ébranlée, la sécurité du gros héritage, elle, ne le serait pas. En réalité, l'idée est de faire contribuer les gros héritiers à leur important bilan carbone non pas pour la moitié d'une fortune héritée, reçue d'ailleurs sans mérite, mais pour sa moitié dépassant 50 millions. Nuance de taille !
Lorsque le détenteur d'une part de grosse fortune familiale, transmet son lot - imaginons qu'il se monte à 300 millions transmis directement -, la lutte contre le réchauffement climatique bénéficierait de 125 millions, 175 millions allant à un héritier unique. Pour deux ce serait 100 millions chacun et 100 au climat, etc... tant que les parts restent supérieures à 50 millions, au-dessous le climat n'obtenant plus rien (ce qui est quasiment le cas actuellement pour les 100 milliards hérités annuellement, taxés en moyenne, en Suisse, à 1,4%). Même si une telle mesure n'entraverait en aucune manière le train de vie luxueux des détenteurs de grosses fortunes, pour un avocat fiscaliste et ses gros clients très lucratifs, la solution de l'initiative est donc dite «confiscatoire». “Confiscatoire” ? (voir plus bas)
Pour un gros héritier conscient et soucieux de son empreinte carbone, adopter une telle initiative ce serait se montrer «responsable», à proportion de sa part de pollueur-payeur (et à condition d'admettre que 1% des plus aisés ont une empreinte égale au double de celle de la moitié de la population), ainsi qu'il devrait en être pour tout adepte de milieux libéraux plaçant la responsabilité au coeur de leur programme (paradoxalement, ces milieux perçoivent l'initiative comme «irresponsable»). Et ce serait tout simplement «juste» au regard du “mérite” à accumuler un tel pactole, s'accroissant sans peine (les grosses fortunes doublent tous les 20-25 ans en Suisse, ce qui montre bien que ça “ruisselle” très peu, et en dépit des toute pression fiscale, fût-elle “confiscatoire”), la fiscalité restant un moyen majeur de compenser les effets des immenses inégalités de richesse dans la nouvelle société dite «de gros héritiers», et donc de compensation des impacts carbones des plus nantis.
Dans le cas de nos 800-900 millions, une part transmise de 300 millions laisserait encore un bon demi-milliard d'une fortune familiale qui donc ne cessera de croître - sans compter qu'elle sera recomposée en vingt ans, sans effort -, le dieu capitaliste et ses saints y pourvoyant, moyennant un bon banquier et un bon bureau d'avocats fiscalistes.
Cela sans oublier le privilège de pouvoir non pas 'transmettre' une fortune, mais de la faire 'reprendre', usage familier aux groupes nantis de grosses fortunes à caractère spéculatif. Tout comme dans les cas, très minoritaires en Suisse (8%), de grosses fortunes entrepreneuriales, pouvant ainsi esquiver toute déstabilisation ou exil de leurs propriétaires.
Faut-il pour autant considérer l'initiative comme peu efficace ?
Dans ce contexte, l'engouement de M. Arditi pour l'opinion du Conseil fédéral, « claire, parfaite, réduisant à néant le bien-fondé de l'initiative... position à laquelle il n'y a rien à ajouter » tiendrait-elle de l'opportunisme ? Pourquoi s'attarder sur sa propre condition de super-héritier voué à transmettre un super-héritage exonéré ? Autant insister sur la «charge» d'un héritage culturel remarquable, en dédouanement de toute responsabilité face aux bouleversements climatiques sur lesquels les super-héritiers matériels engendrent pourtant une «charge» - ici le terme est particulièrement approprié - majeure selon les expertises agréées socialement et scientifiquement (voir à ce sujet mon 'Opinion' dans Le Temps).
L'initiative des Jeunes socialistes n'est pas parfaite. L'examiner sous l'angle de ses détracteurs ne signifie pas qu'on la soutienne sans restriction. On peut regretter qu'elle ne propose ni solution à l'allemande, plus progressive (hors donation, les 50% y sont prélevés dès 13 millions), ni mesures visant à taxer directement l'impact carbone des plus fortunés, ces derniers se révélant pour la plupart incapables d'adopter sui generis un mode de vie économe des ressources d'une planète commune, non pas réservée à leur bon plaisir ...
... pour paraphraser un grand monarque absolu des Temps modernes dont les privilèges ont en principe été supprimés à la Révolution... mais pour se réincarner avec des effets démultipliés sur le climat dans le train de vie des plus gros bénéficiaires de la révolution postindustrielle.
L'initiative a donc logiquement été balayée le 30 novembre 2025 (78,3 % de “non”)
Elle l'était déjà dans les sondages. Le mensonge éhonté de la faillite des PME (voir plus bas) a triomphé. Une part majeure de l'opinion publique, les autorités qui lui correspondent... vénèrent la grande richesse aveuglément, au point d'ignorer que trop inégalement répartie, celle-ci ne rapporte en impôt des personnes physiques qu'une bonne moitié de ce que fournirait aux politiques publiques une répartition moins inégale des revenus, sans empêcher quiconque de faire fortune honnêtement (j'y reviens plus bas).
Des immeubles achetés 9,4 millions en 1999, vendus 228,5 millions en 2020 pour de futurs gros héritages exonérés
Statistiquement, en Suisse, les grosses fortunes doublent en moyenne tous les 20 ans. Dans l'immobilier, comment cela peut-il se passer pour l'héritier d'une fortune qui lui permet d'acquérir un très important parc immobilier, à moins de l'hériter directement, sans avoir à recourir à l'hypothèque.
Vous pourriez gérer vos immeubles vous-même et ainsi gagner votre vie à la sueur de votre front, avec tout le mérite qui sied à un propriétaire responsable. Cette responsabilité, un gros propriétaire pour se dispenser de l'assumer, ayant tout loisir de confier leur gestion à une régie dont les honoraires sont à charge de locataires qui, ainsi, paient le prix du désoeuvrement de leur riche bailleur. Privilégié de l'économie de marché libérale, sans aucunes des contraintes quotidiennes qui pèsent sur vos clients-locataires, vous pourrez ainsi vaquer à vos loisirs en toute quiétude, de résidences en résidence de luxe, de manière ostentatoire, octroyant l'une ou l'autre donation exonérée qui vous rendra magnifique sans amputer votre train. Un train qui peut aller jusqu'à de gros impacts carbone. Quelle importance puisque ni vous ni de surcroît vos héritiers n'auront à en assumer les coûts réels après la votation du 30 novembre 2025 ?
Ainsi, sans avoir à vous préoccuper de la gestion de vos parcs immobiliers, vous en encaissez année après année les loyers (de l'ordre de 5 millions par an pour le seul ensemble du Bd Carl-Vog par exemplet, hors charges d'utilisation dévolues aux locataires), sans obligation de constituer des réserves à l'entretien ou à la rénovation puisque les immeubles ne sont pas subventionnés. Et à la fin, au bon moment (voir plus bas), vous vendez pour une plue-value qui décuplera la part immobilière de votre fortune, en vingt ans, la faisant passer du statut de grosse à très grosse - confinant au milliard - et celui de vos héritiers de gros à très gros.
A l'issue de la vente des immeubles du Bd Carl-Vogt 35-43, M. Arditi s'empresse, comme il l'a déclaré à la Tribune de Genève, d'appeler la ministre genevoise des finances pour lui annoncer qu' « une grosse part du gain reviendra au canton ». En réalité, selon les données de l'Etat de Genève, après 10 ans et avant 25 ans, le taux d'imposition sur un gain immobilier se monte à 10 %, assez loin d'une « grosse part ».
L'inflation immobilière des vingt dernières années, qualifiée de “spectaculaire” pour Genève avec un taux médian de +116% (+48% entre 2000 et 2020 en Suisse pour l'inflation générale), conduirait à un prix de vente (faut-il dire sans bénéfice ?) de 40-45 millions. Avec un prix de vente de 228,5 millions et donc une plus-value de 200 millions nets après déduction des charges, on se trouverait à 10x soit +1000% (Le Temps dans son édition du 27 janvier 2026 parle de 14 x le prix d'achat et les spécialistes de l'immobilier de « prix sportif... charismatique »).
Dix fois la mise en vingt : un prix « sportif » ou « correct » ?
Le prix de vente au centre-ville de Genève - hors hyper-centre - tournait au minimum autour des 15'000 frs le m2 en 2020, disons 1,5 million l'appartement. Avec 107 logements de Carl-Vogt, on serait donc autour de 160 millions. En y ajoutant les quinze commerces, les 228 millions semblent logiques, “corrects” dirait un agent immobilier, pour des immeuble « bien situés et bien entretenus » précisera l'acquéreur. Ainsi vont les Big Beautiful Market Forces, comme dirait un puissant président ultra-libéral ! Des lois du marché qui, logiquement, profitent aux plus nantis, en particulier dans les centres urbains, alors qu'elles imposent aux locataires les hausses de loyers qu'entraînent de tels profits.
L'ensemble des ventes Arditi 2020 se montent, selon la Tribune de Genève, à un demi-milliard, pour une plus-value de l'ordre de 400 millions. En ce qui concerne les seuls immeuble du Bd Carl-Vogt, 107 ménages de locataires sont congédiés avec un délai de trois mois par le nouveau propriétaire, la Caisse de pension du canton de Bâle-Ville, fière de cette « acquisition formidable » de beaux immeubles au centre de Genève. De l'argent public vient donc enrichir un déjà gros héritier désormais quasi milliardaire qui aura su vendre au bon moment.
Attendre encore quatre ans pour bénéficier d'un impôt sur les gains immobilier passé de 10 à 2 % aurait-il impliqué de procéder aux travaux de rénovation énergétique ramenant l'IDC d'immeubles séculaires, non compris dans le périmètre protégé de la vieille ville, au moins en-dessous du seuil de 125 kWh/ m2/an en vertu de la loi de 2024 ? Dans l'hypothèse, vendre en 2020, ce serait donc bien vendre au bon moment, abandonner au nouveau propriétaire la charge de travaux structurels onéreux, et la gestion de la mise en congé des locataires voués à quitter leur quartier, au centre-ville d'un canton où la pénurie de logement est la plus élevée du pays, à leur régie. Certes, selon le Code des obligations, « le bailleur n’a le droit de rénover ou modifier l’objet loué que si les travaux peuvent raisonnablement être imposés au locataire et que le bail n’est pas résilié ». Au terme des délais qui pourraient être obtenus, quoiqu'il en soit, les travaux structurels de rénovation feront doubler les loyers. Quinze commerces sont aussi concernés avec peu de chance de retrouver une place à la fin des travaux et donc là aussi, des augmentations de loyer qui contribuent à rendre les centre-villes de moins en moins abordables au commerce de proximité, à le livrer au tertiaire international.
Paradoxes de la spéculation immobilière
Et ce sont donc les cotisations de retraite des fonctionnaires de Bâle-Ville qui passent pour l'achat d'immeubles de «faible» rapport (à 1,5% selon la TdG), étant donné les gains faramineux obtenus lors de leur vente en faveur de gros héritiers, dans l'espoir que l'aventure spéculative se poursuive à leur profit... au détriment des locataires.
Quoiqu'il en soit, les héritiers Arditi savent dores et déjà que grâce à la votation du 30 novembre 2025, ils ne seront guère imposés lorsqu'ils toucheront leurs gros héritages, sans avoir eu beaucoup de mérite à les constituer, financés, pour cette part immobilière, par l'investissement au demeurant peu lucratif d'une Caisse de pension publique, un investissement rapportant portion congrue à l'Etat, contribuant à l'inflation immobilière d'un centre-ville de plus en plus inabordable pour les populations, mais toujours plus profitables aux plus nantis.
Ainsi va 'le bonheur en héritage'
“Confiscatoire” ?
- « Se dit d'un impôt dont le taux est si élevé qu'il détruit le patrimoine disponible du contribuable, (...) similaire à une peine privant une personne de ses biens de manière permanente, (...) parce qu'ils ont été acquis illégalement; (...) d'un impôt dont le taux excessif ne permet plus au contribuable de s'en acquitter uniquement avec ses revenus, le forçant à utiliser son patrimoine. (...) » (Le Robert).
Ici, nous sommes dans le cas d'une imposition sur héritage, non pas sur revenu. De toutes façons, dans le cas de grosses fortunes héritées imposées à partir de 50 millions, l'héritier ne verrait en aucune manière son patrimoine détruit. Il aurait encore largement les moyens de s'acquitter de sa part de pollueur-payeur sans rien modifier à son train de vie somptueux, très lourd en dépense carbone. Patrimoine on l'a dit reconstitué en moins d'une génération, sauf crise structurelle du capitalisme. Une acceptation de l'initiative n'aurait donc contribué en rien à diminuer l'impact climatique des plus riches, et c'était sans doute son gros point faible. Elle aurait contribué en revanche à leurs coûts en parts de pollueurs-payeurs plus proportionnelles.
« Ils vont tous partir ! » Une acceptation entraînerait la fuite massives d'entreprises, mettant l'économie et la fiscalité au bord du gouffre. En plus, « Les PME vont faire faillite ! » Sans nuance ! Donc 99% des entreprises du pays feraient faillites en cas d'acceptation, puisque 99% des entreprises sont des PME ! En réalité, combien d'entreprises valant plus de 50 millions de capital social se trouveraient en faillite lors de leur transmission à un héritier direct si l'initiative passait ?
Selon le conseil Fédéral, 8% de ces fortunes sont entrepreneuriales et pour celle-ci, les solutions de transferts aux héritiers directs sans passer par une imposition sont légions. Le premier avocat fiscaliste stagiaire saura les rappeler. C'est sans doute la raison pour laquelle, à part quelques téléphones alibi aux autorités libérales inquiètes et l'expatriation d'un banquier privé pour l'exemple, combien de grosses entreprises ou gros héritiers potentiellement concernés se sont enfuis avant la votation, par peur de son effet rétroactif ? La conviction que l'initiative ne passera pas l'emporte à l'évidence sur le souci d'avoir à assumer, le cas échéant, un devoir de super-polueur payeur. D'ailleurs, où partir ? Surtout pas en Allemagne où les 50 % sont prélevés dès 13 millions, comme on l'a vu (et il y a d'autres “refuges” plus voraces encore ! )
- Revenons à la «confiscation». Il faut rappeler que toute grosse fortune, quelle qu'elle soit, même acquise sans malversation, légale à défaut d'être légitime - ce serait encore une autre question - ne résulte que d'une confiscation (hormis un très gros gain de loterie, d'ailleurs imposé à un tiers et acquis par “confiscation” de millions de modestes mises). En effet, puisqu' aucune grosse fortune ne peut être acquise à la sueur de son front, par le seul mérite de ses capacités, fussent-elles hors normes, et d'un travail horaire compris dans des journées de 24 heures : toute grosse fortune résulte de la confiscation d'une somme de travail assumée par un nombre de collaborateurs proportionnel à la taille de la fortune en question, plus ou moins bien rémunérés, exploités même, pour des fortunes constituées dans le cadre d'une économie coloniale ou néo-coloniale. Ensuite, par la grâce de ce qu'on appelle le capitalisme (doctrine dévoyée de buts initiaux louables : la socialisation des moyens de production par l'actionnariat), la fortune est concentrée, valorisée automatiquement, dans la durée, sauf crise structurelle, par le jeu boursier marquant en principe une gestion efficace sur de bons produits ou de bons services, mais aussi sur l'optimisation fiscale, de sorte qu'elle peut en moyenne doubler en vingt ans, pour prendre le cas suisse... en faveur de profits réservés à un-e seul-e ou à une “famille”. Dans ce cas de figure, lorsque l'actionnariat n'est pas ouvert, une telle fortune peut constituer une authentique confiscation, au sens premier du terme, et donc peut de surcroît échapper à l'impôt lorsqu'elle sera transmise.
Non spécialiste de ces questions, j'accepterai bien volontiers qu'on nuance ou qu'on contredise mon propos, qu'on le complète, le cas échéant, s'il comporte des erreurs - pbugnard@gmail.com -. - Avec l'économie de marché, le principe dynastique de la monarchie - tout par un, tout pour un - semble bien s'être transféré aux détenteurs de fortunes. Les privilèges, grande source de l'inégalité des richesses, abolis à la Révolution, ont changé de nature et la phrase emblématique du grand psychologue américain Jerome Bruner, mort en 2016, « Deux siècles après la RF, pourquoi les inégalités se sont renforcées : faut-il suivre le récit 'gênant' de l'histoire courante ? » (Bruner Jerome S., The Culture of Education, Cambridge US & London : Harvard University Press, 1996.
- Si au moins, comme l'a allégué le vice-président du PLR suisse, le produit fiscal des grosses fortunes était le principal garant des politiques publiques. Je le relevais déjà dans mon 'Opinion''du Temps, la supposition, érigée en vérité, se fonde sur l'hypothèse que si on allouait 10'000 frs de revenus mensuels à chaque ménage, par exemple, il n'y aurait plus de politique publique possible. Démonstration sidérante sous la plus d'un haut chef politique d'un parti prônant la responsabilité au fronton de ses programmes ! En réalité, c'est tout le contraire : les 480 milliards (50 % du PIB, ce qui n'est donc pas utopique) ainsi alloués aux 4 millions de ménages du pays, taxés à 25% - c'est un minimum - rapporteraient 120 milliards en impôts sur les personnes physiques, alors qu'en 2024, Confédération , cantons et communes, n'ont levé sur les personnes physiques que 60 milliards, la moitié ! Magistrale illustration de la croyance dans la manne fiscale des super-riches. S'ils s'acquittent de 70 % des impôts sur la fortune par exemple, à un taux très bas, c'est parce qu'il en détiennent plus de la moitié et que si une part majeure des ménages n'y contribue pas... c'est tout simplement parce qu'il leur est impossible de constituer une sinon une grosse fortune (au-delà de 50 millions disons), du moins une fortune simple (de quelques millions par exemple) !
- Une meilleure distribution de la richesse par une revalorisation des salaires, sans aller jusqu'à la proposition farfelue du chef PLR «responsable», accroitrait la rentabilité de l'assiette fiscale - 4 millions de contributions moyennes rapportent infiniment plus que quelques milliers de grosses contributions, sans parler d'un ruissellement des dépenses sans commune mesure avec ces dernières - 4 millions de ménages bien rémunérés réinjecteraient dans l'économie une part beaucoup plus importante du PIB - 100'000 frs par habitants, il faut le rappeler - que celle thésaurisée par quelques milliers de grosses et de très grosses fortunes -, pour des politiques publiques qui pourraient alors, de surcroit, largement assumer la part des fondations exonérées qui ne dépendrait plus des citoyens les plus riches.
- Tout cela relevant de l'utopie, en l'état, un impôt sur les super héritages en très grande part non entrepreneuriaux serait une manière d'adoucir les effets délétères sur le climat engendré par les bénéficiaires d'un système fondé sur l'inégalité, dans une société industrialisée dévoreuse de ressources et d'énergie, en attendant d'hypothétiques solutions techniques, c'est une fiscalité permettant de rétablir une certaine égalité dans les conditions de vie décente pour l'humanité entière. Inutile de rappeler qu'il y a urgence !
A la fin, on a les félicitations
d'un professeur HEC Paris !
Alain Bloch, professeur émérite d'économie de la prestigieuse HEC Paris, invité par la Haute Ecole de Gestion de Fribourg, déclare dans une 'Opinion' de La Liberté (15.12.2025) que les Suisses ont fait parler le langage de la raison en refusant de «faire payer les riches», conscients que les fortunes sont mobiles et que
« Trop d'impôt tue l'impôt !»...
respectueux de l'entrepreneur qui réussit...
Sous le titre accrocheur :
78% J'y crois pas !
J'aimerais faire observer à mon éminent collègue que les Landsgemeinde qu'il aime à faire figurer en modèle de la raison citoyenne helvétique contemporaine, ne correspondaient guère en réalité à la conception libérale (des Lumières par exemple) : fonctionnant dans l'esprit du temps sans séparation des pouvoirs, en particulier comme tribunaux au pénal, elles étaient réservées à des élites d'autochtones «bourgeois» - originaires et habitants le village - dans quelques vallées des Alpes. Les régimes largement dominants étaient alors plutôt, dans cette Suisse d'Ancien Régime, de type patriciens-aristocratiques ou corporatifs. Même sous leur forme contemporaine qui a survécu dans quelques rares petits cantons, jusqu'au tardif suffrage féminin de la fin du XXe siècle, les Landsgemeinde ont plutôt incarné un système unanimiste où l'on votait sans secret du scrutin «comme un seul homme», sous contrôle des représentants de familles dirigeantes auxquelles il était difficile de s'opposer par une main levée contraire.
A cette aune, l'image du pays qui passe pour la « plus vieille démocratie du monde », comptant jusqu'au tournant du 19e siècle six habitants sur sept “sujets” (sans droits), relève davantage du mythe que du modèle dont on rêve de la Ville-Lumière... tout comme « le pays de la liberté, de l'égalité et de la fraternité » comme le modèle dont on rêve de la patrie de Guillaume Tell !
On en aurait à échanger, Cher Collègue, autour de ça entre invités de France en Suisse et, pour ma part, si souvent, de Suisse en France !
Il en va sans doute de même aujourd'hui pour les Suisses votant parfois comme un seul corps citoyen : ce n'est pas par respect de l'entrepreneur qui réussit que les Suisses ont massivement rejeté une loi d'avant-garde, proposant une solution équitable aux coûts inouïs des bouleversements climatiques - de tels entrepreneurs n'étaient en aucun manière visés ou concernés par l'initiative -, mais bien plutôt par ignorance du statut réel non pas de simples “riches” qu'il faut évidemment éviter de trop taxer, mais bien de très gros héritiers en écrasante majorité non-entrepreneurs, sans mérite, grand pollueurs non-payeurs (pour le dire simplement).
Oserais-je aussi faire observer qu'une poignée de cantons accueillent à bras ouverts près de 6'000 gros contribuables étrangers entant dans le cadre de « forfaits fiscaux » extrêmement avantageux - quoiqu'assez peu lucratifs pour le pays : 700 millions d'impôts aux trois niveaux et deux milliards de «ruissellement» ou 0,2 % du PIB, pour des dizaines de milliards de pertes fiscales dans leurs pays d'origine, dont la France. Un régime fiscal qui permet de fuir les taxations progressives des pays où se sont constituées leurs immenses fortunes.
Dans l'autre sens, c'est une autre paire de manche ! Si pour un profit relativement modeste, on accepte de priver nos voisins de ressources financières importantes en accueillant leurs gros contribuables au paradis fiscal des vieilles Landsgemeinde, en revanche par crainte de voir partir nos propres gros héritiers, on veut bien renoncer aux ressources qui pourraient épargner à la planète les lourds impacts qu'ils lui infligent en les exonérant de toute charge fiscale...
Quand à l'adage « Trop d'impôt tue l'impôt ! » rappelant la vieille hypothèse d'Adam Smith, reprise jusqu'à « l'allergie fiscale » de Laffer et sa célèbre courbe, dans les années 1970, il peut sans doute s'appliquer aux assiettes fiscales liées directement à un esprit entrepreneurial susceptible de se décourager. Mais ni aux périodes de crises structurelles telles la reconstruction d'après-guerre mondiale ou la lutte actuelle contre un basculement climatique, ni aux gros revenus spéculatifs, ceux des millionnaires devenus milliardaires par la grâce d'effets boursiers et/ou d'évasions fiscales, justement, qui n'ont rien de commun avec le mérite ou l'esprit d'entreprise, aucune corrélation avec le travail au sens noble du terme : celui accompli « à la sueur de son front », selon l'expression consacrée, dans les conditions de difficulté et de pénibilité de la vie quotidienne des travailleurs ou des employés qui forment la grande majorité de l'humanité, jusqu'au péril de leur vie, trop souvent... seule et unique source des grandes fortunes, en dépit du mérite relatif de leurs détenteurs, mérite réduit à néant dans le cas d'ultra-riches gros héritiers non-entrepreneuriaux (92% en Suisse) d'aujourd'hui.
Churchill avait pourtant repris la formule lorsque les Alliés taxaient à 90% les plus gros revenus pour la reconstruction de l'immédiat après-guerre. Il l'a servi en prétexte au démarrage des politiques ultra-libérales en passe finalement d'étouffer l'Etat-Providence en crééant les plus grandes inégalités de richesse de l'ère industrielle, privant la lutte contre les bouleversements climatiques que cette dernière a provoqués, des ressources fiscales capables de les contenir. Des ressources qui, par le biais des boucliers et des paradis fiscaux, des niches fiscales consenties aux plus gros revenus et aux plus grosses fortunes, sont amputées de l'apport des plus nantis qui portent pourtant dans l'affaire une responsabilité majeure.
Depuis quelques années, maints pays d'économies libérales à ultra-libérales ont compris l'enjeu immédiat, la situation d'urgence, de la lutte contre le RC. L'idée d'un redressement des finances publiques par un retour à une fiscalité véritablement universelle et proportionnelle fait son chemin. En taxant les revenus du capital (par exemple les quasi quatre milliards de dividendes annuels encaissés par une seule des plus grosses fortunes européennes, pratiquement exonérés par la grâce de l'optimisation fiscale ; ou les gros héritages, agents majeures des inégalités et des carences fiscales, avec 100 milliards annuels pour la seule “petite” Suisse, près de 85'000 milliards dans le monde pour les vingt prochaines années... ).
Les opinions publiques, leur part majeure, peu au fait de la situation globale qu'elles n'ont pas le loisir d'examiner, canalisées dans des schémas partisans conservateurs, peinent toujours à sortir du déni, à accepter l'idée que l'industrialisation contemporaine pourrait largement fournir les moyens techniques et financiers d'une politique publique durable et responsable... si les conditions d'une fiscalité équitable étaient remplies. Alors que les grands partis traditionnels négligent les savoirs des sciences économiques et sociales, avec une influence déterminante sur les opinions, à coups de contre-vérités grossières.
C'est du moins ce qu'un historien attentif aux effets des phénomènes en longues durée, de l'événementiel au structurel en passant par le conjoncturel, puisant aux sources directes élaborées par la communauté scientifique pour palier sa propre méconnaissance des domaines économiques, peut constater.
22% J'y crois pas !
... pourtant, ce qui l'emporte, c'est bien ce gros trois quart qui refuse de financer la lutte contre les bouleversements climatiques par un des moyens les plus appropriés, le moins pénalisant pour l'immense majorité des ménages : par la taxation des très gros héritages quasi-exonérés obtenus sans mérite (les 92% non-entrepreneuriaux), source majeure des effets anthropiques sur le climat. Une taxation proposée à partir d'un seuil - qu'on pourrait certes discuter - qui n'aurait menacé en aucune manière les très grandes fortunes. Car rendre la société moins inégalitaire du point de vue de la répartition des richesses reste une utopie étant donné la conscience morale générale attachée à la justification des inégalités de richesse (une question qu'on laissera de côté ici).
En attendant, qui s'aperçoit que nous nous trouvons au coeur d'un système économique et social devenu le plus inégalitaire de toute l'histoire de l'industrialisation ? Un système qui favorise par l'optimisation fiscale et la grâce de la bourse la constitution de fortunes démesurées, sans aucune corrélation avec la charge ou le mérite d'un travail. Sans compter que de telles fortunes dont les dividendes restent largement à l'abri du fisc - ce qui contribue à leur doublement mécanique tous les vingt ans, en Suisse par exemple -, sont rarement destinées à la réalisation du bien commun si elles ne sont pas assez largement transformées en donations (qui par ailleurs échappent au fisc).
Une telle évolution a logiquement concouru à la réalisation d'une forme de ploutocratie - de pouvoir par la richesse -, se substituant peu à peu dans l'ère contemporaine de la monétarisation numérique aux systèmes monarchiques d'avant la Révolution française, pour en rester à l'Occident, le principe dynastique de ceux-ci s'appliquant désormais au principe d'héritage non taxé de celle-là. Et dans des proportions inimaginables, de nature à faire du moins de 1% de la population mondiale le détenteur de plus de 60% des richesses, proportion analogue aux données de la Suisse, avec un pouvoir de destruction des ressources naturelles par la pollution inhérente à des trains de vie dont le luxe extrême fait moins « ruisseler » la richesse qu'il n'obère la Terre de ses lourdes empreintes carbone (ce que les minces élites dynastiques d'Ancien Régime ne pouvaient opérer).
On ferait mieux d'y croire parce que ce gros trois quart va certainement remettre ça le 8 mars 2026 en refusant cette fois, après l'échec de 2025, les moyens adéquats de lutte contre le danger imminent non plus seulement de réchauffement climatique mais bien de basculement climatique - inéluctable à partir de la moyenne mondiale de +2% et ses extrêmes régionaux de 4-5%, comme sous nos latitudes - aux prétextes qu' « on en fait déjà bien assez » avec 2 milliards par an et qu' « il ne faut pas ruiner les ménages » par des mesures inutiles et un endettement « à la française » et que « la petite Suisse ne peut avoir la prétention de résoudre ».
En effet, le 8 mars 2026, l'initiative proposant de créer un 'fonds climat' - puisque l'idée de ponctionner les très gros héritages n'a pas passé - vise à compléter le train de mesures déjà prises, jugées insuffisantes par les experts du climat de nos universités et les grands actuaires des risques climatiques par exemple - qu'on ne soupçonnera pas de gauchisme idéologique -. Des mesures susceptibles d'enrayer un basculement climatique imminent, sans précédent dans le dernier million d'années, aux effets catastrophiques déjà largement perceptibles, en doublant au moins le maigre effort des 2 milliards actuels, correspondant à un investissement - par une dette adaptable à la conjoncture, créant des emplois et des actifs - correspondant à 0,5 - 1% du PIB du pays le plus riche du monde, 20e puissance économique mondiale, fier de son modèle de démocratie semi-directe - à juste titre puisque c'est le seul où l'on pose directement la question à ses citoyennes et citoyens - (ce qui implique qu'il se montre digne d'une telle responsabilité) - et de son modèle d'économie mondialisée - qui implique pour lui une empreinte carbone 15 à 20 fois supérieure à son impact intérieur réel -... Une initiative que toute personne informée, responsable, capable d'examiner les biais argumentaires de ses opposants, tiendra pour nécessaire. Et bien oui, cette mesure contributive raisonnée, adaptée, nécessaire... tenez-vous bien, on nous en promet le fiasco assuré, à l'image des Chambres du pays de la plus vieille démocratie du monde qui l'ont déjà largement rejetée ! L'argumentaire des partisans de son refus fait mouche : un argumentaire fondé, comme pour les précédentes consultations analogues, sur une série impressionnantes de contre-vérités, fruit de biais cognitifs (de raisonnements boiteux : qui reposent sur des prémisses - des bases - erronées) .
Pour y voir plus clair, on peut s'employer à les déconstruire ces syllogismes sources de pensées spontanées, les opposer à un régime de pensées analogiques (fondées sur des données agréés par la science) et ainsi parvenir à comprendre que nous n'avons qu'une seule Terre et déterminer les mesures efficaces pour la respecter tout en nous préservant des bouleversements engendrés par sa maltraitance. Une ambition qui exige d'aller à de telles données. Les partis politiques qui lancent leurs argumentaires y vont-ils pour en asseoir la légitimité ?
Aussitôt que j'en aurai le loisir, je m'emploierai à exemplifier cette ambition, argument par argument, sans parti pris, en comptant sur mon métier d'historien alimenté par un demi-siècle d'accès aux thèses et aux méthodes des sciences sociales. Avec, on peut s'y attendre, des conclusions nuancées relativement aux opinions toute faites, assénées sans vergogne et sans références à celles auxquelles parvient une 'enquête' ('historia' en grec ancien : rapport établi à partir de faits vérifiés, agréés socialement et scientifiquement ). En attendant, il y a déjà un exemple de mode de pensée sauvage auquel peut recourir un parti politique pour circonvenir l'opinion, dans le petit dossier placé plus bas, juste après 'Il n'y a qu'une seule Terre !' : 'Un populisme en flagrant délit d'escroquerie intellectuelle sur le RC'
Donc à suivre dès que possible...
Les deux premières pages de 'Il n'y a qu'une seule Terre ! ' (1992)
Un populisme en flagrant délit d'escroquerie intellectuelle sur le RC
Les propagandes politiques se répandaient autrefois en guerres de journaux. On ne lisait que l’organe de presse de son parti, lequel vouait l’adversaire aux gémonies en l’accusant de tromper l’électorat. À Fribourg par exemple, l’organe catholique-conservateur était surnommé «La Menteuse» et son rédacteur en chef «Le Père du mensonge» par les opposants radicaux dont la prose se voyait à son tour qualifiée de «bave de crapaud» par la majorité.
On forgeait sa conviction hors de toute presse indépendante.
Aujourd’hui. pour atteindre la part de l’électorat prête à prendre pour «vrai ce qui est dans le journal, en ligne... », c’est-à-dire à y croire, il reste le tout-ménage.
Voici comment ça peut fonctionner avec la volumineuse édition spéciale diffusée en tout-ménage au début de l’été 2019, par exemple, rédigée par une UDC seule capable d’une propagande nationale à plusieurs millions, financée par ses mentors fortunés en attendant que le pays se dote d’une loi de contrôle des ressources partisanes.
Histoire façon UDC / Histoire des historiens :
manipulation ou méthode ? On a le choix
On voit comment procède “ l'historien ” officiel d'un parti populiste : il extrapole des données partielles à partir d'un faux créé pour servir d'argument à une thèse partiale (en l'occurence celle dite du climato-scepticisme, démarche qui permet de dénier une réalité attestée par la science (d'ailleurs récusée et pour cause...) tout autant que par l'actualité, ce qui permet de se dédouaner de la responsabilité de ses effets par manipulation d'une part importante de l'opinion à l'aide d'un document signé de toute l'élite politique du parti, du député au conseiller fédéral.
Tout historien, comme toute personne soucieuse de se forger une opinion en connaissance de cause, est tenu de choisir les sources de la connaissance qu'il veut adopter, en fonction de critères d'autorité scientifique. Ceux qui confient la construction de leur maison à un charlatan en savent quelque chose. En l'occurrence, dans le domaine du RC, à moins d'être soi-même spécialiste reconnu du domaine pour des recherches agréées par la communauté scientifique au terme de procédures en double aveugle publiques, désintéressées, ainsi que par les Etats démocratiques qui y adhèrent, il s'agit de se fier, de faire confiance, de se référer... aux conclusions de rapports qui correspondent à de tels critères de véracité. C'est ce par quoi je passe pour les questions liées au RC, ne pouvant faire moi-même autorité dans le domaine.
Chaque parti politique, comme chaque citoyenne et chaque citoyen, tous aussi incompétents que nous soyons dans le domaine, nous avons à choisir notre autorité scientifique de référence et d'en tenir compte pour émettre nos opinions, nos consignes de votes... relativement au domaine le plus crucial actuellement pour l'avenir de l'humanité. Se fier inconsidérément à ses impressions, à ce qu'on voit ou entend, peut nous amener à penser que la Terre est plate ou que le soleil lui tourne autour (« chacun peut le voir ! ») et ensuite, en cas de contradiction, à crier au complot ou au refus de l'évidence !
Voici pour celles et ceux qui ne s'y seraient pas encore mis, un petit aperçu - hors rapports du GIEC - de ce qu'il est possible de consulter avant d'arrêter son opinion spontanément. Trois ouvrages récents en français pris au hasard, aisés à consulter, avec, au-dessous, deux rubriques parmi de nombreuses autres montrant la voie pour un avenir climatique à tracer... en connaissance de cause.
Enseigner le DD ! Oui, mais comment ?
La fondatrice et présidente de Sustainable and Just Future, élue leader de la nouvelle génération par le TIME, l'enseignante américaine Sage Lenier donne les plus grands cours jamais organisés par des étudiants à l'Université de Berkeley, persuadée que les politiques du changement climatique doivent être enseignées pour être acceptées et réalisées.
C'est ce que j'ai tenté en Suisse romande, à ma mesure, depuis les années 1990, face à pas mal de résistances, avec d'autres collègues. La question fondamentale est la même pour toute matière : enseigner comment pour que ce soit appris et que des actions ensuite réifient les nouvelles conceptions ? Dans les sociétés sans support écrit, “ pour bien savoir il faut savoir 'par coeur' ” (la mémoire constituant la seule bibliothèque disponible). Dans celles qui en disposent, la tendance est de censurer ou alors de réciter et de faire des exercices, avec le risque que tout soit assez vite oublié ou mal installé. L'idée est donc non seulement de constituer des savoirs fiables, de les transposer didactiquement en conceptions agréés socialement et scientifiquement, mais d'user d'une stratégie pédagogique dans la durée par transferts en situations nouvelles, inconnues, de ce qui a été enseigné, de manière à exposer l'apprentissage et éventuellement de procéder à une remédiation. Ce qui prend du temps, oui. Mais à quoi bon enseigner ce qui disparaît des mémoires 48 heures après l'examen (80% des connaissances parfaitement restituées en géographie ou en histoire par exemple). On peut donc gagner amplement le temps nécessaire à installer des connaissances mises en contexte, durables. Et ça, c'est aussi facile à dire que difficile à faire accepter par tous les partenaires de l'école. Pourtant on le fait très bien en mathématique (il ne viendrait à personne l'idée de faire réciter à une classe des résultats de multiplication au-delà du livret de dix ! Sur le bon millier de dates que l'on nous a fait réciter durant notre scolarité - jusqu'au tournant du XXe siècle -, combien sont encore en mémoire ? Mais ce n'est pas une raison pour ne plus en exiger si elles sont conceptualisées : une trentaine pour toute la scolarité, organisées en système cohérent, reprises comme marqueurs clés, insérées dans une histoire en durées significatives. Voilà un indice pour l'histoire enseignée. Chaque discipline a sa didactique propre.
On peut aller déjà ici, pour commencer, à une proposition de dispositif d'enseignement-apprentissage en sciences sociales visant à réaliser les fameux 'transferts', en classe : des apprentissages durables avec un espoir d'effets hors de l'école : https://musee-gruerien.ch/wp-content/uploads/2020/11/Evaluation-3C_Dispositif-ouvert-Gruyere-Amazonie.pdf
On trouvera plus loin d'autres informations sur de tels dispositifs
L'éducation au développement durable (EDD)
L'EDD est entrée dans les programmes scolaires des pays soucieux de transmettre aux générations une Terre accueillante par « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs », selon la première définition du DD de Gro Harlem Brundtland, Première ministre norvégienne, en 1987. En 1992, le Sommet de la Terre de Rio, tenu sous l'égide des Nations unies, officialise la notion de DD pour assurer à notre planète un développement économiquement efficace, socialement équitable et écologiquement soutenable. Une politique encore très loin d'avoir atteint ses objectifs. Actuellement (fin 2024), les prévisions du GIEC tablent sur un réchauffement global de 3°. Qui se rend compte des conséquences d'un bouleversement tel que l'humanité n'a encore jamais eu à affronter ? Les responsables politiques qui ont ignoré les alertes ? Ils se sont engoncés dans le déni au fur et à mesure que les catastrophes, annoncées, se multiplient, vouant les messagers - scientifiques agréés, partis, ONG... - aux gémonies...
J'ai par ma fonction de professeur d'histoire de l'éducation pu contribuer à l'essor d'une éducation au DD dans l'école romande, par des recherches apliquées et des publications, notamment à l'occasion d'un Projet national de recherche (PNR 2006-2012) commun aux universités de Genève et Fribourg ainsi qu'aux Hautes écoles pédagogiques des cantons de Vaud et du Valais.
C'est à l'aune de telles échelles qu'il faut inviter un élève à examiner l'affirmation qu'il peut avoir spontanéement face à une carte du glacier du Rhône il y a 20'000 ans !
Pour commencer, voici une des contributions au PNR 2006-2012 :
les échelles du temps
pour comprendre les
changements climatiques
L'échelle des grandes glaciations donne la mesure des impacts naturels majeurs, tout au long de l'histoire de l'humanité.
Celle révélant 'optimum climatique' romain, médiéval... ou 'petite ère glaciaire' intermédiaire, instruit sur les facultés d'adaptation de l'humanité face aux ruptures climatiques séculaires (Histoire humaine et comparée du climat, E. Le Roy Ladurie, dès les années 1970).
Une frise en longue durée conduisant à l'histoire immédiate (Al Gore, 2006) donne la mesure du cumul des effets d'une phase de réchauffement naturel avec ceux liés aux activités humaines de l'ère industrielle.
De 2006 à 2012, François Audigier (Université de Genève, requérant principal), et Pierre-Philippe Bugnard (Université de Fribourg, co-requérant), ont réalisé avec neuf chercheurs et une cinquantaine de classes expérimentales le Projet National de Recherche N°100014_125053 « LES CONTRIBUTIONS DES ENSEIGNEMENTS DE SCIENCES SOCIALES –HISTOIRE, GÉOGRAPHIE, CITOYENNETÉ- À L’ÉDUCATION EN VUE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE ».
Trois publications issues du PNR
- Processus d’apprentissage : contenus et modes de pensée disciplinaire. Le cas d’une unité-problème enseignée en 5e primaire autour de la question des effets de la production de l’alimentation carnée sur l’environnement. Colloque international de l’ARCD 2011. Les contenus disciplinaires. Université Lille 3, Villeneuve d’Ascq.
- Pourront-ils manger autant de viande que moi ?. Universitas, die Nahrung. Mesure et démesure. Université de Fribourg, 3/2010, 18-20.
- Éduquer en vue du développement durable par les temporalités de l’histoire du climat, à partir de la fusion des glaces alpines, Dixièmes Rencontre du REF 2007 : Apprendre et former entre l’individuel et le collectif. Université de Sherbrooke (CDN), Revue des HEP romandes. Formation et pratiques d’enseignement en questions. Lausanne 13/2011, 115-133.
Titre de l'article publié :
Au secours ! Nos glaciers sublimes fondent !
Peut-on agir sur le climat en apprenant à distinguer les effets
de la nature et de l’homme sur son réchauffement ?
Avec des éléments de méthode pour placer une classe en situation de penser la problématique du RC
Page (à g.) tirée du chapitre : Initiation à un mode de pensée historien pour apprécier l'évolution des glaces alpines, avec :
3. Les stades du glacier du Rhône
3.1. De la crue maximum du Petit âge
glaciaire à la décrue actuelle
Deux conférences...
- Les responsabilités du politique et de l’éducation dans l’anthropocène : le cas des programmes de partis depuis la Révolution et l’exemple d’un PNR du FNRS suisse sur l’EDD ’Suisse-Brésil / Gruyère-Amazonie’, Conférence-débat à distance pour le programme post-grade Éducation et Droits de l’homme de l’Université de Curitiba, Brésil, 16 octobre.
- Les impacts de l’agro-alimentaire en Gruyère et en Amazonie : une enquête du Fonds national de la recherche sur les modes de pensée des élèves de 5P. Conférence-atelier Cours suisse de perfectionnement des professeurs du secondaire WBZ-CPS, Université de Genève, 20 mai 2010.
... et leurs conclusions pratiques en ligne :
Le dispositif d'éducation au DD pour le secondaire 'Gruyère-Amazonie : pourra-t-on manger partout autant de viande que nous ?' élaboré à l'occasion du PNR 2006-2012 est mentionné à la rubrique 'Histoire de la Gruyère', Il est en ligne sur le site du Musée gruérien (fiche 24 de la série des 'Images parlantes' ) :
Ci-contre, xtraits du dispositif mis en ligne pour les classes
de 8H - 10H (6e primaire - 2e secondaire suisses)