Pour quelques dizaines de voix dans deux des sept districts déterminants, sur 40'000 électeurs, la majorité parlementaire pouvait basculer, le gouvernement étant élu par le parlement. Les nécrologies signalent le cas de leaders décédés «par un arrêt du coeur fatal dû à la violence des luttes de partis» !
Cette thèse, et ce n'est pas ce que l'historiographie présentait jusqu'ici, révèle comment le «grand-vieux parti» catholique-conservateur peut être menacé par la minorité radicale cantonale lorsqu'une part significative de l'électorat «gouvernemental» passe à l'opposition. Le régime se voit condamné à se maintenir par tous les moyens - et ils seront sans concessions - pour pérenniser sa politique d'industrialisation sans industrie.
L'infrastructure économique est créée ou développée par l'Etat - transports (voies ferrées, routes), banque, électricité, école et université, et même entreprises d'Etat -, infrastructure financée par emprunts étrangers massifs ce qui absorbera près des deux tiers du budget pour le seul service de la dette, sans l'essor industriel, par peur du socialisme, qui aurait pu alimenter la fiscalité. Les mentalités d'indépendance des districts périphériques, au premier rang desquels figure La Gruyère, provoque une opposition de fond à la politique de “socialisme d'Etat” à la Bismarck conduite de Fribourg par le “Chef de l'Etat” Georges Python.
L'opposition sera laminée en deux législatures, dépassée par le culte de la personnalité créé autour du «Chef de la République chrétienne» - le directeur de l'Instruction publique Georges Python -, par le fonctionnarisme - ce qui entrait dans le jeu classique du «Two-Party System» en faveur du pôle dominant - et par un affairisme d'Etat inconséquent et débridé. La «victoire», c'est-à-dire le maintien au pouvoir, dépendait d'un embrigadement politico-religieux sans faille, «plus radical que celui des radicaux» (cf. ci-contre), de l'église à l'école, de la chorale à la fanfare ou au journal, du café à la banque ou à la gare, du pâturage au champ... les éleveurs de La Gruyère doivent céder à l'ordre du catholicisme politique ultramontain avec les routes, les chemins de fer, l'électricité, la banque... de la République chrétienne.
Les scandales financiers inhérents à l'impéritie et aux malversations financières ne mettront pas l'Etat en faillite, malgré l'inquiétude du Quay d'Orsay (cf ci-contre) à propos des risques d'un endettement démesuré sur la place française, Rome cautionnera symboliquement cette République “chrétienne” dont le premier citoyen est l'évêque (cf. ci-contre) et l'université catholique d'Etat un pôle mondial du catholicisme social.
Mais l'exode rural massif inhérent à l'appauvrissement des campagnes, s'il remplit les ateliers et les bureaux des cantons voisins protestants développant leur économie, confinera Fribourg dans un ghetto social et économique jusqu'aux années 1960.